Les Bretons et la Guerre 14-18 : patriotisme, courage et générosité...

mercredi 2 avril 2014

Clair, net et passionnant.. Avec un plan précis (et suivi !). La conférence proposée mardi 1e avril par l’UTL en Iroise à l’Espace culturel de Saint-Renan et donnée par Alain Boulaire, professeur d’histoire, a constitué un exemple parfait d’un cours magistral. On se serait cru revenu plusieurs dizaines d’années en arrière (hélas !) sur les bancs de la Fac. Pendant deux heures, diapos à l’appui, le conférencier a captivé la salle sur un sujet grave traitant de l’implication des Bretons dans la guerre 14-18 : « Vous êtes la dernière génération à avoir entendu parler de cette Grande Guerre par vos grands-pères. Une page va se tourner dans les années à venir. » D’où l’intérêt à se captiver pour cette douloureuse partie d’histoire...

La Bretagne en 14, à la veille du 3 août, jour de la mobilisation générale ?
Une région à la fois rurale et urbaine dans des grandes villes comme Rennes, Brest, Nantes (la Loire-Inférieure était partie prenante de la région).
D’un côté, les costumes traditionnels, l’importance du cheval (un pour trois hommes), la terre, le goëmon... De l’autre, grâce au chemin de fer parvenu une demi-décennie avant, la pénétration de la modernité, l’exil d’une certaine main d’œuvre vers Paris mais aussi le tram, Bécassine, la course cycliste Paris-Brest-Paris. Et dans les ports comme Brest et Nantes (ex-cité négrière) les passages de la voile à la vapeur et du bois à la cuirasse.

« Mais aussi depuis Jules-Ferry et l’école laïque, gratuite et obligatoire (1881), tous les Bretons nés depuis 1875-1880, connaissaient le français. Avec qui plus est une calligraphie et un orthographe remarquables... »
L’école, avec les éducations civile et militaire jouera également un grand rôle : « Tu seras soldat mon fils » pouvait-on lire au fronton des tableaux dans chaque classe.

C’est dans ces conditions qu’on entend au loin le bruit des canons. Avec la perte de l’Alsace et de la Moselle (Lorraine), le paiement de 5 milliards francs or à l’Allemagne suite à la défaite de 1870, la France a permis à la nation germanique de développer son industrie (dans la Rhur), ses dépenses militaires, sa marine (seconde au monde derrière le Royaume Uni). La tension monte avec notamment l’assassinat de Jaurès et la Bretagne qui regorge de régiments (surtout d’Infanterie) se trouve bien sûr au premier plan lors de la mobilisation.Mais persuadés qu’on est les meilleurs, on part... à la mort la fleur au fusil. Avec les "trains du plaisir" pour Berlin : « Une grande illusion entretenue par les généraux. » Et, avec des uniformes ô combien voyants (rouge garance et bleu), à mille lieux de la tenue camouflage... Mais très vite la réalité va frapper.

240 000 morts

Sur terre (surtout) mais également sur mer, les Bretons, jeunes et courageux, adeptes de la devise Dieu et Patrie vont payer un lourd tribu. Ils ne posent pas de problème (« Ce sont ceux qui font le moins de calcul sur l’avenir » assurent les États-majors). S’ils parlent la langue du pays entre eux, l’avantage est vite récupéré. Ils serviront dans les transmissions... pour éviter d’être compris par les Allemands. Beaucoup de régiments (notamment le 19e RI), les familles (8 morts sur 10 garçons dans la famille Ruellan à Saint-Malo par exemple) sont décimés.

Les bateaux, de leur côté, servent, en particulier, au ravitaillement en soldats africains, indochinois, etc, en matériel mais aussi aux combats navals comme ceux de la flotte de l’Amiral Renard et ses fusillés marins ou celle de l’Amiral Guépratte dans les Dardanelles venue au secours des Russes...
Les marins-pécheurs, de leur côté, excellent dans la surveillance des sous-marins et les besoins poussent à la création des chasseurs de sous-marins, de dragueurs de mines...

Et derrière le front, d’indispensables efforts permettent de lever des emprunts pour trouver de l’argent, mais aussi la mobilisation des hôpitaux, des écoles, des couvents réquisitionnés pour soigner les blessés, la création de camps de prisonniers allemands (sur l’Ile Longue par exemple) et la naissance, en 1915 du fameux... pâté Hénaff en 1915 à Pouldreuzic.

A l’arrière également, pour suppléer leurs hommes partis à la guerre, les femmes, courageusement, prennent la relève : dans les fermes, pour le goëmon, pour la pêche mais aussi dans l’industrie de l’armement (la Pyrotechnique de Saint-Nicolas à Guipavas)

Des conséquences très importantes

Le conflit prendra également un tour très international. Y compris en Bretagne. Avec la rentrée en guerre du "rouleau compresseur" américain le 2 avril 1917 et l’arrivée à Brest, par exemple, de nombreux militaires noirs et d’une manière beaucoup plus anecdotique du jazz, des jupes... charleston, des camps gigantesques, des rails au port de commerce. Mais les "yankees" avaient été précédés d’Indochinois, de Maghrebins, de Russes (tsaristes et orthodoxes), de Portugais...
Tout ceci marquera pour toujours la région. Comme les nombreux disparus ou blessés (en France près de 7 millions de morts, disparus ou blessés), 4,4% de la population bretonne anéantis (contre 3,3% sur l’ensemble de la France).
Comme aussi l’apparition des célèbres "Gueules Cassées" (soutenus par la Loterie Nationale), de nombreux orphelins, l’érection de centaines de monuments aux morts (comme celui de Lamber en Ploumoguer ou celui de la Pointe Saint-Mathieu)...
Ce sera aussi le début de la fin de l’hippomobile devancé par l’automobile et autres engins mécanisés.

« La France a sans doute gagné la guerre mais a perdu énormément » pourra conclure Alain Boulaire très affecté dans ses propos.
On déplorera bien sûr un nombre importants de morts (souvent jeunes) d’autant plus que la grippe espagnole va arriver rapidement et encore aggraver le bilan, le fait que les enfants auront été élevés par des femmes et des vieillards avec le refus de la guerre. Le patriotisme est mort. On effectuera son devoir en 1940 sans conviction...
Autres conséquences ? Une coupure entre catholiques et républicains, l’apparition du communisme (russe) dans les ports de pêche comme à Douarnenez, la France ravagée sur son sol (la Bretagne sera épargnée) et obligée de payer ses bateaux aux USA, etc.
Bien loin sans doute des atroces pertes humaines, ces dégâts collatéraux pèseront beaucoup dans l’entre-deux guerres. Et la Bretagne en 39-45 saura encore montrer l’exemple du patriotisme, du courage et de la générosité.

Michel LE NÉEL

......... La Bretagne compte sur son sol très peu de traces de cette Grande Guerre. Citons tout de même des camps de prisonniers à l’Ile Longue, une tranchée d’entraînement à Plouedern (près de Landerneau), des traces des camps américains à Brest et Saint-Nazaire (rails, fronton de Pontanezen, hélas enfoui en terre après les travaux du tram), de nombreuses tombes de "poilus" au cimetière de Kerfautras à Brest avec 42 nationalités, le Mémorial américain au port de commerce.


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Commentaires

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jeudi 3 avril 2014 à 17h35 - par  lyoen

exposé clair , passionnant , très riche pour moi qui ne suis ni bretonne d ’origine (mais d ’adoption depuis30 ans ) et qui ai eu la chance de naître après les 2 guerres mondiales
j ’ai particulièrement aimé cette approche objective sans jugement , ni dramaturgie patriotique . J ’ai beaucoup découvert appris
mais rien d ’étonnant avec un intervenant aussi honnête et documenté
merci pour cet excellent après midi

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mercredi 2 avril 2014 à 19h58 - par  Claire Domergue

Un grand merci à Michel le Néel qui a narré ,de manière très réactive et très précise, la
conférence passionnante d’Alain BOULAIRE.
Je n’ai malheureusement pas pu ouvrir les deux documents...
Je lui suis d’autant plus reconnaissante d’avoir consacré un temps précieux que je n’ai pu assister à cette évocation hier.

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